Le parcours d’Inna
Inna se souvient encore des forêts de Chartar. Vertes, infinies, avec un air si pur qu’on avait l’impression de respirer la paix elle-même. Sa maison se trouvait tout en haut du village, entourée uniquement d’arbres et de silence.
En Artsakh, Inna travaillait comme entomologiste. Chaque printemps, elle conseillait les agriculteurs pour protéger leurs cultures contre les insectes. son mari cultivait la terre. Ensemble, ils vivaient selon une philosophie simple devenue leur devise :
« Nous aimons la nature et les animaux, parce que les plantes ne trahissent pas et les animaux ne trompent pas. Ils sont honnêtes, et il y a tant à apprendre d’eux. »
Ce monde a disparu en septembre 2023. Après des mois de blocus et de famine, ils ont dû fuir précipitamment l’Artsakh pour échapper au nettoyage ethnique qui se profilait. « Le voyage a été incroyablement difficile, surtout avec mon petit enfant », se rappelle Inna. Elle n’aime pas trop évoquer ces moments infernaux : la guerre, le blocus, l’évacuation. Qui le ferait ?
Ils sont arrivés en Arménie presque les mains vides. Ils avaient tout perdu, sauf la vie. Mais ce qui rend l’histoire d’Inna différente, c’est qu’elle n’a pas seulement survécu. Elle reconstruit.
Après un passage en ville — qu’ils ont vite détesté à cause du bruit et du manque de nature — ils se sont installés à Parakar, une petite ville près d’Erévan. Avec l’aide de la Fondation Arménienne pour le Développement Durable (FADD), ils ont lancé un élevage de porcs. Inna sourit en disant que désormais, son mari « travaille pour elle » — mais c’est ainsi que fonctionne une entreprise familiale.
« Nous aimons ce travail », dit-elle simplement.
Leur dévouement se voit. Ils utilisent une alimentation naturelle, et leurs clients raffolent de leurs produits. Vivre à la périphérie du village est idéal : cela évite les désagréments pour les voisins et leur donne l’espace de rêver grand.
Au-delà des porcs, ils élèvent aussi des lapins dans une maison à étages construite par son mari. Leur idée ? Utiliser le fumier de lapin pour produire du biohumus destiné à leur potager, puis en vendre aux autres agriculteurs. Leur prochain grand objectif : l’apiculture.
« En artsakh, nous avions plus de neuf dizaines de ruches », se souvient Inna. « Nous produisions du miel pur. Aujourd’hui, il ne nous reste que des souvenirs… Mais nous avons gardé tout notre savoir-faire et la volonté de recommencer. »
Cela peut sembler un rêve, reconnaît-elle. Mais quand on a déjà tout perdu une fois et qu’on trouve la force de repartir à zéro, les rêves ne paraissent plus si impossibles.
« L’essentiel pour ma famille et moi, c’est de vivre en paix et de créer », affirme-t-elle. « C’est difficile de bâtir quand on est constamment attaqué et que tout ce qu’on construit est détruit. Mais nous sommes travailleurs, persévérants, et surtout… c’est ce que nous aimons faire. »
Au fond d’elle, Inna sait qu’ils ont beaucoup perdu, mais elle sait aussi qu’ils ont eu le courage de retrouver leur chemin. Elle et son mari ont découvert un travail qu’ils aiment, qu’ils mènent ensemble avec passion. C’est l’harmonie partout : dans leur couple, dans leur travail, dans leur vie.
Des forêts de chartar aux fermes de Parakar, l’histoire d’Inna ne parle pas seulement de déplacement. Elle parle d’un esprit humain incassable, de l’amour de la terre, de la famille et du travail honnête.
« Nous ne voulons pas vivre dans le passé », conclut Inna. « Nous voulons trouver un peu plus de joie et construire un avenir plus stable et prévisible pour nous et nos enfants. »
Et pas à pas, un cochon, un lapin, une future ruche à la fois, Inna et sa famille retrouvent leur foyer.
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Le projet « Autonomisation des femmes vulnérables en Arménie » est cofinancé par le Saint Sarkis Charity Trust et l’Association Arménienne d’Aide Sociale, et mis en œuvre par la Fondation Arménienne pour le Développement Durable. Arev Society apporte son soutien à la gestion du programme.

